Extrait de l’audition de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale - Paris, le 07 octobre 2020 [hy]

Sur le Haut Karabakh, la situation du conflit à cette heure est très grave. C’est la raison pour laquelle notre mobilisation politique est très forte car, comme vous le savez, la France a un mandat de la part de l’OSCE depuis 1994 (…) [en tant que co-présidente du Groupe de Minsk] ce qui nous a amenés hier soir à faire un communiqué qui vous a peut-être paru surprenant, à la fois de mon collègue Pompeo, de mon collègue Lavrov et de moi-même, c’est rare que nous fassions des communiqués à trois sur ce format-là, pour demander l’arrêt des combats de part et d’autre et l’ouverture de négociations avec les trois co-présidents (…). C’est un communiqué de grande fermeté à l’égard des uns et des autres. Nous souhaitons qu’il soit écouté. Il y a un nombre important de victimes civiles, pour des avancées territoriales faibles de la part de l’Azerbaïdjan, puisque c’est l’Azerbaïdjan qui a initié le conflit, pour un gain territorial relativement faible,le conflit continue ce matin. Nous souhaitons que chacun comprenne que son intérêt est d’arrêter immédiatement les hostilités sans conditionnalité et que l’on ouvre effectivement une négociation sous le parrainage triple des pays que j’ai indiqués tout à l’heure. La nouveauté c’est qu’il y a une implication militaire de la Turquie qui risque d’alimenter l’internationalisation du conflit, ce que nous ne souhaitons pas. Nous affichons très clairement notre volonté de faire en sorte que ce compromis qui consiste à renoncer à toute conditionnalité, respecter le cessez-le-feu et entrer en négociation puisse aboutir à une solution positive partagée, même si cela prend un peu de temps. Pour tout vous dire, nous sommes en relation journalière avec les uns et les autres en ce qui me concerne, et je sais que c’est aussi la même chose pour mon collègue russe et l’adjoint du Secrétaire Pompeo. Pour l’instant nous n’avons pas abouti, cela fait 11 jours que ça dure, il y aura des réunions demain à Genève, il y aura d’autres réunions lundi à Moscou, nous formulons le vœu que cela puisse aboutir à l’ouverture de négociations. On ne peut pas commencer par dire « je veux bien un cessez-le-feu mais à condition que », sinon on ne s’en sort pas. On arrête, on se met à la table, on discute et on prend le temps de discuter dans la durée pour se mettre d’accord sur une situation qui permettrait aux uns et aux autres de vivre normalement. (…) Je ne suis pas sur la ligne – on peut avoir ce désaccord – de renoncer à notre rôle dans le cadre du processus de Minsk. J’ai lu les tribunes qui disent que la France doit sortir d’une forme d’impartialité que lui confère obligatoirement sa position au sein du Groupe de Minsk. Chacun sait les relations historiques, amicales, fraternelles avec les Arméniens, mais je ne suis pas sûr que ce soit rendre service aux Arméniens que de le faire. D’ailleurs ils ne nous le demandent pas. J’ai mon collègue arménien tous les jours. Je le connais très bien. Ils ne nous demandent pas ça. Mr Pachinian et mon collègue Ministre des Affaires étrangères demandent que la France joue son rôle auprès de la Russie et auprès des Etats-Unis pour provoquer à la fois le cessez-le-feu et aussi le processus de négociations. La faute que nous avons commise collectivement tous les trois, et aussi les Arméniens et les Azerbaidjanais, c’est que nous n’avons pas engagé sérieusement la négociation sur les territoires. Et je comprends que certains disent : « on va faire un cessez-le-feu, on va en rester là, il y aura une ligne de démarcation et ça va repartir pour 10 ans ». Il faut qu’ils soient tous assurés qu’il y a un cessez-le-feu et qu’il y a un engagement immédiat d’une discussion sur les territoires. Vous savez bien qu’il n’y a pas que le territoire identifié sur la carte centrale du Haut Karabakh ; il y a aussi les districts avoisinants qui font l’objet de combats. Posons ça sur la table et commençons la négociation sur les bases d’un cessez-le-feu tel qu’il est là aujourd’hui en demandant la non-intervention de puissances extérieures, nous avons désigné la Turquie, en estimant qu’il fallait que l’intervention de la Turquie sur les zones en question cesse, que les livraisons d’armes cessent et en particulier que les mercenaires syriens transférés, puisque maintenant nous avons quasiment les preuves, soient rapatriés d’où ils viennent. (…) Sur les civils, c’est vrai que le conflit continue, que les bombardements se poursuivent, en particulier dans la ville principale de Stepanakert, des bombardements ont lieu, ça entraine des migrations, des situations très difficiles, nous redisons que les lois de la guerre interdisent de frapper les civils, nous le disons aux deux parties, quand la guerre se déclenche, les deux parties agissent, et nous souhaitons qu’elles puissent aboutir à une solution qui évite de l’agression contre les civils. Nous participons aussi à l’intervention des ONG pour aider les populations du Haut Karabakh dans leurs difficultés. Il faut arrêter l’escalade, c’est pour nous une exigence et c’est le rôle diplomatique que de le faire savoir et de faire pression sur les uns et les autres pour aboutir à une solution de début de négociation. (…) Je souhaite que les hypothèses de négociation qui sont en cours aujourd’hui puissent aboutir à une vraie discussion. Nous comprenons l’empathie évoquée par [les députés Clapot et Teissier] à l’égard des Arméniens. (…) Il faut qu’il y ait avec la Turquie une grande clarification. Nous avons des sujets irritants voire conflictuels qui s’accumulent. (…) Vous avez la question libyenne (…), il y a la question syrienne (…), vous avez la question irakienne qui est nouvelle (…), vous avez la question du Haut Karabakh, vous avez la question de la Méditerranée Orientale, ça commence à faire beaucoup. (…) Le Président de la République s’est entretenu avec Mr Erdoğan il y a quelques jours, je vais m’entretenir prochainement avec mon collègue Çavuşoğlu (…), la relation est « tonique », je le dis comme ça car je suis en public. Pour mener ce dialogue fort il faut que l’Union européenne soit unie, il faut que nos partenaires européens soient dans la même dynamique. (…)

publié le 16/11/2020

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