« « 14 » et « L’Acacia » existent enfin en arménien. Et c’est improbable » Chouchanik Thamrazian

Dans le cadre du centenaire de la première guerre mondiale, deux livres ont fait l’objet d’une aide à la traduction de l’Ambassade de France en Arménie pour les éditions Nairi : « L’Acacia » de Claude SIMON et « 14 » de Jean Echenoz.

Les deux traductions ont été présentées le 3 novembre à la librairie Mirzoyan.

« 14 » et « L’Acacia » existent enfin en arménien. Et c’est improbable. Improbable d’entrée, lorsque les éditions Naïri présentaient les deux projets, J. Echenoz et C. Simon, au service culturel de l’Ambassade de France en Arménie, dans le cadre des programmes consacrés au Centenaire de la Première guerre mondiale.
Choix de deux auteurs plutôt que l’envie de contribuer aux manifestations très diverses consacrées au Centenaire. Deux écritures, si originales et si différentes l’une de l’autre, aussi bien sur le plan du contexte, des tendances littéraires que des questions abordées ou encore du style d’écriture.

Claude Simon est l’une des voix les plus vives, incontournables du roman du XX siècle. En 1985 son œuvre, si impitoyablement lucide, si critique à l’égard des systèmes politiques et des structures sociales, est couronnée par le prix Nobel. Chose qui me porte, personnellement, à réfléchir à la mutation radicale qu’a traversée la société au cours des dernières décennies et où l’espace vital laissé la littérature, à la création proprement dite est un sentier étroit, qui se rétrécit chaque jour, un peu plus.

« L’Acacia » n’est pas un roman sur la guerre. La première guerre mondiale n’y est évoquée que par bribes. Les deux guerres traversent en fragments épars l’architecture du roman, loin d’en constituer l’élément central. « 14 » de Jean Echenoz, comme son titre le suggère, renvoi explicite au « Quatre-vingt-treize » de Victor Hugo, se tisse autour et à partir de la guerre pour en dire l’absurdité, presque une sorte d’absence à elle-même, vide de contenu.

C’est en juin que j’ai appris que, les deux projets ayant été retenus, « 14 », mais aussi les pages de « L’Acacia » aux silhouettes hérissées, farouches, aux détours frémissants si mêlées aux sensations encore très vives de mes premières années d’études à l’Université de Montpellier, respireraient dans les vocables et la syntaxe de l’arménien.

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Les traductions ont été présentées le 3 novembre à la librairie Mirzoyan

Dernièrement, je m’interrogeais sur ma définition d’œuvre littéraire. Formules à usage personnel qui changent en fonction des questions que la vie nous pose. J’en ai plusieurs. Cette fois, la réponse était immédiate : « œuvres » sont pour moi les écrits dotés de cette nécessaire puissance de résistance qui refuse les invisibles leviers politiques, l’insurrection essentielle, inapaisable qui déjoue les pièges idéologiques, récuse l’assujettissement d’une parole aux impératifs sociaux, politiques préétablis.
Et le souvenir d’une œuvre qui a laissé dans ma propre vie un tracé lumineux, telle une cicatrice de lumière qui ne se referme pas : « Anna Snéguina » de Sergeï Essenine. La transparence limpide, indéchiffrable de la réminiscence, l’indéfectible profondeur du vivant qui fait vibrer le vers dans le long poème du poète russe, devient chant transcendant à l’infini la formulation, nous rappellent à quel point le flamboiement des grandes idées est impuissant face au simple fait de la vie humaine.

Et croire que l’artiste, du moins aux moments les plus heureux de sa création, prendrait sa plume non pour condamner ou justifier, ou encore réclamer, mais simplement pour rétablir l’épaisseur de l’« étoffe » abîmée. Une sorte de suffisance, à la fois heureuse et inquiète, de l’écriture susceptible d’accueillir et de réparer le vivant, y compris dans ce qu’il a de plus futile, de plus insignifiant.
Une résistance essentielle habite en effet l’écriture simonienne, tantôt orageuse, tantôt mue d’une respiration grise, régulière inondant les pages comme les pluies, sans fin.

Cette résistance est bien au-delà des sujets et motifs employés dans ses romans. L’heureuse singularité de cette écriture - heureuse pour ses traducteurs, en tous les cas - c’est que l’insurrection est logée au plus profond de l’écriture. Elle est à l’œuvre dans ses mouvements les plus intimes. L’écriture l’accueille dans sa structure, sa syntaxe, ses rythmes qui déjouent les clichés, les lieux communs du romanesque, bien au-delà de la cause anti-balzacienne du Nouveau Roman.

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Jean Echenoz, Auteur de "14"

Quant à J. Echenoz, ma première rencontre avec cette écriture date de « Ravel » qui m’a immédiatement retenue par sa transparence et son opacité en même temps, propre non seulement au personnage, mais au phrasé de l’auteur, à la succession, voire à la coïncidence vertigineuse du tragique et de l’ironique, de la profondeur et de la surface. En 2010 parut « Ravel » en traduction arménienne.

Jean Echenoz est l’un des écrivains français sans doute les plus lus, attendus de nos jours. On peut le classer parmi les auteurs les plus « solitaires », les plus originaux de la génération succédant les années de triomphe du Nouveau Roman. Une chose m’avait retenue dès la première lecture : le corps-à-corps avec la texture vivante de la langue. De même que certains de ses contemporains, dont Pierre Michon, Olivier Rolin, Annie Ernaux, Patrick Deville et d’autres, J. Echenoz aime la langue et en fait l’une des aventures principales de ses romans. Qu’ils surprennent ou non, qu’on y adhère ou non, ses romans ont cette irrésistible épaisseur d’écriture, dotée d’une vie mystérieuse puisqu’autonome. Ils sont, simplement.

Quelle est l’histoire de ces deux romans ? « L’Acacia », conçu entre 1987-1989, publié en 1989, succède à d’importantes conquêtes : le prix « Express » pour « La Route des Flandres », le prix « Médicis » en 1967 pour le roman « Histoire », le prix Nobel en 1985 pour l’ensemble de l’œuvre. A la publication de « L’Acacia » Claude Simon a 75 ans et l’essentiel de son parcours d’écrivain derrière lui. Même si l’œuvre de Simon regorge en références proustiennes, « L’Acacia », ne serait-ce que par son projet romanesque, est la plus proustienne de ses entreprises. L’écrivain y semble très près de l’alchimie de la Recherche : transformer le temps physique en temps intérieur. Celui où jaillit l’écriture. A l’affût des ombres mouvantes du passé, du présent, de l’avenir, le sujet interroge les contours d’un temps/espace intérieur où ce qui prend corps finalement, se meut, palpite pareille aux feuilles de l’acacia, est l’écriture. L’ensemble polyphonique où, tels des motifs musicaux, s’entrelacent les figures du passé, du présent et de l’avenir, recouvre la première et la seconde guerre, c’est-à-dire celle du père et celle du fils, s’étend jusqu’aux années 80, nous dressant la cartographie d’un monde déchiré et « recousu » si maladroitement, si douloureusement.

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Claude Simon, Auteur de "l’Acacia"

Il est inutile de chercher dans « L’Acacia », disais-je, les traits caractéristiques d’un roman de guerre. Simplement, cette chose qui est encore plus flagrante à la traduction : les épisodes de champs de bataille ou du camp des prisonniers, la fureur du jeune soldat ont la puissance irrésistible du témoignage. Aussi insolites, surprenants fussent-ils, la voix qui les raconte est vraie ; elle ne fait que retranscrire très précisément dans l’espace de l’écriture l’expérience vécue. Et de même qu’il est difficile de détourner le regard des yeux des chevaux agonisants, « pensifs, sans fond et déchirants », tels « les grands yeux d’almée », il est difficile de contourner, de ne lire qu’à moitié la phrase simonienne.

Une autre remarque que je dois également aux longs mois de travail sur ce texte ; elle ne m’était jamais apparue avec une telle évidence. Si une conception classique du rapport de l’art et de la réalité veut que « la beauté sauve le monde » (Dostoïevski), l’écriture de Simon est encore ce lieu d’un « salut » possible. La beauté y a sa demeure jusqu’aux scènes sanglantes de la guerre et de la mort où soudain un drapeau oublié dans la gare déserte ou un arbre solitaire, avec sa malhabile, son excessive maigreur, les gouttes de pluies perlant les uniformes militaires, les semelles ou les casques des soldats renversés revivent sous le regard du lecteur, le retiennent par leur présence vive, unique.

Et je ne suis guère tentée d’y voir l’expression accrue d’un esthétisme. L’écriture de Claude Simon est pour moi celle du regard. Le regard qui vit et donne vie. Comme si regarder, regarder vraiment voulait dire déjà créer, donner jour. Les objets, les détails les plus insignifiants s’animent dans ce lieu du regard, nous parlent leur langue singulière. Et ce ne sont pas les gouttes « diamantines, en forme de poire » sans doute qui rendent si beau le drapeau mouillé, abandonné dans la petite gare, mais le regard justement qui se résout à le regarder jusqu’au bout, sans mensonge.
Il est heureux de traverser cette écriture - et c’est en traduisant encore une fois qu’on s’en rend compte - jusque dans son constat du tragique, car elle réussit par moments le défi impossible : capter le réel dans ce qu’il a de plus incohérent, faire corps avec son balbutiement irrégulier, haletant. Et je songe par exemple aux fragments de l’évasion à travers la forêt, la course où ce qui est enregistré, rendu non seulement par les motifs mais par la syntaxe, par le rythme saccadé du récit, c’est une étreinte : une heureuse, extrême proximité avec l’échine de la vie. Une merveilleuse, une bruyante respiration qu’on entend à travers le fracas des branches et des herbes arrachées. Respiration dépourvue de tout autre contenu, de toute histoire sinon le fait même de sa propre existence.

La représentation de la guerre peut surprendre le lecteur arménien dans ces deux romans. Elle est dépourvue de tout héroïsme. Chez Simon la guerre, ce sont d’abord les mensonges inadmissibles de l’Histoire, c’est le vécu du soldat, irrémédiablement trahi, laissé pour compte et dans le regard duquel toute manifestation, toute représentation figée d’héroïsme deviennent simplement absurdes, sinon ridicules.
On peut en chercher l’explication dans un contexte historique précis, bien sûr : les erreurs stratégiques, les maladresses de la France commises avant l’Occupation. Il est difficile d’oublier que la rage du jeune soldat est celle de Simon qui n’a que 26 ans lorsque, après de longs mois de captivité, il réussit à s’enfuir du camp des prisonniers pour regagner la zone libre. Il n’en reste pas moins que ces épisodes sont bien plus que la dénonciation des erreurs commises par un système ; lecture trop commode, facile, certes. On est bien obligé d’y reconnaître encore une fois le regard de l’écrivain, profond, résistant, inquiet.

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Le service de coopération culturelle de l’Ambassade de France à Erevan avait participé à la présentation des traductions de "14" et de " l’Acacia" le 3 novembre à la librairie Mirzoyan.

« 14 » est l’histoire des jeunes français partis à la guerre et de leurs proches qui attendent leur retour. A travers une composition resserrée, vertigineuse et un style élégant où alternent les maladresses délibérées, ludiques et la fluidité, l’auteur réussit à nous tendre l’une des révélations les plus atroces de la Première guerre mondiale : les guerres seraient de plus en plus la scène où le rôle de l’homme est minime, voire inexistant. Les 15 chapitres du roman retracent devant nous les vies des Français ordinaires : les deux frères, le « grand » et « fringant » Charles, son frère Anthime, plus petit et « trapu », Blanche si peu bavarde possédant deux sourires différents et deux tiroirs destinés aux lettres des deux frères, le si éloquent et « humain » docteur Monteil. Le côtoiement du tragique et de l’ironique, doublé de rythmes vertigineux et d’une narration lapidaire, elliptique par moments, prête une grande originalité au roman.

Et donc, encore une fois, une représentation de la guerre très différente de la nôtre. Pour nous Arméniens la Première guerre mondiale est avant tout le Génocide de 1915, et toute mise en parallèle avec le conflit franco-allemand, sa résolution ainsi que les mécanismes de la réconciliation ultérieure est non seulement forcée, sans intérêt, mais relève d’un mensonge.

Une autre circonstance, d’ordre plus personnel cette fois : au cours des derniers mois de travail sur « L’Acacia » et sur « 14 » mon cousin, en service militaire, s’est retrouvé mobilisé dans le Haut-Karabagh, en première ligne. C’étaient en mai, c’est-à-dire au moment même où, le cessez-le-feu ayant été interrompu, les attaques avaient repris. Et donc, deux réalités, deux vécus si différents, si irréversiblement séparés l’un de l’autre par un mur infranchissable, semble-t-il, par « le rideau de fer » dont parle d’ailleurs Claude Simon avec un tel sarcasme dans « L’Acacia », mais surtout dans « L’invitation », le récit ironique de son bref voyage en Union Soviétique, publié en 1987.

Et forcément des questions qui venaient peupler les marges de ma traduction ; puisqu’on ne peut s’empêcher de réfléchir, de vivre simplement en parallèle aux pages qu’on traduit, et que tout compte fait les œuvres les plus « autonomes », les plus « suffisantes », disais-je, sont justement, sont aussi ces quelques tiges endormies au fond, dans les soubassements de l’écriture, inextricablement liées à la vie, à notre quotidien le plus concret.

Et c’est au cours de ses pensées « marginales » que j’étais rendue à l’évidence, bien au-delà de tous les « rideaux de fer » : ce fait singulier de l’histoire, de la culture arménienne qui consiste en la prise de conscience profonde et si précoce de la traduction comme d’une perception du monde, d’un mode de vie, d’un choix essentiel. L’une des pages de l’histoire arménienne qui ne se fige pas, ne rejoint pas (pas complètement en tous les cas) les paragraphes des manuels d’histoire. L’invention de l’alphabet coïncide en Arménie avec la prise de conscience de la nécessité vitale de traduire. On se rappelle avec quelle fièvre, quelle ardeur, l’alphabet à peine inventé, au V siècle Mesrop Maschtotc et ses disciples entreprennent la traduction des sources grecques, assyriennes. Conscients de la nécessité du regard, de la parole autre. A treize siècles de distance avec la même ferveur qui devient cette fois encore destin, Hölderlin évoque « l’épreuve de l’étranger », cette expérience d’une intensité telle qu’on risquerait d’y laisser, d’y perdre sa propre langue (« Mnémosyne »). Et il m’est toujours difficile d’oublier que l’espace du regard autre fut l’un de nos premiers choix essentiels, la première de nos merveilleuses intuitions. C’est même l’un des premiers enseignements que je retiens de notre histoire, puisque s’y décline pour moi la spécificité de l’art arménien : une singularité presque monolithique préservée à travers les siècles et une exceptionnelle capacité d’écoute.

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Et pour finir : la traduction est par définition un acte spatial, la naissance d’un tiers lieu, d’un entre-deux. Je pense que dans les marges de « L’Acacia » et de « 14 » respirent à présent les ombres épaisses d’Atchadjour et les pins de Tsarkadzor, et que le Montpellier hérissé, effarouché de mes premières années d’études a aujourd’hui rencontré Erévan. Et que cette rencontre est heureuse.

publié le 12/11/2014

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